Si 49% des emplois sont occupés par des femmes, peu de secteurs sont à parité. C’est le cas du numérique, dans lequel les femmes représentent aujourd’hui à peine 27,5% des salariés. Ce chiffre est très révélateur du biais qui existe aujourd’hui dans l’univers du digital : les métiers qui le composent sont perçus comme essentiellement masculins, tournés vers l’image du geek scotché à son ordinateur, et peu de femmes s’y reconnaissent.

Pourtant, à l’ère de la digitalisation, ces métiers du numérique sont de plus en plus étendus et prégnants. Ils répondent à de nombreuses problématiques environnementales et sociales : le développement durable, la ville numérique, la santé, l’éducation, la cybersécurité, l’industrie, etc. Ils couvrent une large gamme d’activités : premièrement les supports informatiques et les systèmes d’information, deuxièmement la programmation et le développement informatique, ensuite le management et la stratégie numérique, puis la communication numérique, l’expertise et le conseil numérique, les infrastructures, les réseaux et les télécommunications, et enfin l’analyse de données.  

Quelle est la réalité de l’emploi de ce marché et la part des femmes dans ce secteur ? Déconstruisons les idées reçues !

Une pénurie de talents en France

Selon une étude de Korn Ferry International, un cabinet international de conseil en gestion des talents et des organisations, la France subit une pénurie de talents à l’échelle nationale. Elle pourrait se trouver en défaut de 1,5 millions de salariés très qualifiés d’ici à 2030, soit une perte de 175 milliards d’euros, faute de profils ayant les compétences requises par les entreprises. 

Les entreprises rencontrent des difficultés à trouver des profils qualifiés, notamment dans le numérique, en raison de sa rapide implantation et de l’évolution des télécommunications en ce début de siècle. On rencontre en effet une inadéquation entre la formation dispensée au sein des organismes scolaires et la réalité des besoins du terrain. Pour certains métiers, il n’existe pas encore de formation diplômante, bien qu’il y ait des experts équipés des bonnes compétences et une demande croissante de talents dans le secteur. La FEVAD (Fédération du E-Commerce et Vente à Distance) a ainsi enregistré une croissance de 120% par an de l’économie numérique, croissance extrêmement rapide au regard du retard de la formation numérique en France ! 

D’après une enquête de l’Insee parue en novembre 2019, “Dans les sociétés des TCSI [technologies, contenus et supports de l’information] comme dans l’ensemble de l’économie, la part de sociétés employant des spécialistes informatiques a très peu évolué depuis 2014, quel que soit le secteur. Cette faible augmentation peut être due à une offre d’emplois plus importante que la demande. “ Dans une autre étude publiée en décembre 2017, elle précise que “32 % des entreprises citent l’indisponibilité d’une main-d’œuvre compétente” dans l’ensemble des secteurs de l’industrie, des services et du bâtiment. Il s’agirait de la barrière à l’embauche la plus citée. Dans le secteur de l’information et de la communication, ce chiffre s’élève à 31% !

32 % des entreprises citent l’indisponibilité d'une main-d’œuvre compétente

Dans ce contexte de demande supérieure à l’offre, beaucoup d’opportunités d’emploi sont à saisir dans le numérique, aussi bien pour les hommes que pour les femmes, les femmes représentant 50% des talents disponibles ! Les métiers du numérique sont en constante évolution et de plus en plus recherchés. Cependant, la méconnaissance de ce secteur et son image fortement masculinisée impacte beaucoup l’imaginaire féminin, qui ne se tourne que peu souvent vers ces métiers. Les femmes restent sous-représentées dans ce secteur et le changement à opérer est à la fois structurel et culturel.

Comment expliquer la masculinisation du numérique ?

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le numérique était originellement majoritairement féminin ! De nombreuses femmes ont participé au développement des premiers langages informatiques et outils numériques. On peut nommer Ada Lovelace, pionnière de la science informatique et auteure du premier programme informatique de l’histoire en 1842, Grace Hopper, qui a conçu le premier compilateur en 1952 et le langage COBOL, ou encore Alice Rocoque, créatrice du micro-ordinateur Mitrais en 1959. De nombreuses pionnières ont contribué au développement des sciences informatiques, bien que cela soit aujourd’hui peu connu.

Ada Lovelace
Grace Hopper
Alice Rocoque

Si les sciences informatiques étaient majoritairement marquées par les femmes à leur commencement, pourquoi sont-elles devenues si masculines ? L’informatique, avant la diffusion du micro-ordinateur, était pensée comme un métier du tertiaire, un secteur indépendant dans lequel les femmes étaient nombreuses. Mais à partir des années 1980, la montée en puissance de l’informatique, sa monétisation et les potentialités de développement décelées ont attiré bon nombre d’hommes et d’investisseurs. La vente des premiers micro-ordinateurs a ainsi principalement ciblé les hommes, et en 1990 ce phénomène s’est accentué avec la popularité de la figure du “geek”. C’est ensuite la masculinisation des termes du milieu, l’éducation, une culture populaire attribuant l’informatique aux hommes (au même titre que les autres métiers scientifiques, technologiques et financiers) et un recrutement sexiste qui ont participé à la construction structurelle et culturelle d’un univers numérique masculin. Ces facteurs ont participé à éloigner rapidement les femmes du numérique et à les effacer de ce secteur dans notre mémoire collective !

Quelques chiffres

Comme nous l’avons vu plus haut, la part des femmes dans le numérique est aujourd’hui estimée à 27,5 %, cependant, moins de 15% d’entre elles assurent des fonctions autres que des fonctions support. Peu se trouvent donc à des points stratégiques de conception du numérique. Si l’on considère l’IA (Intelligence Artificielle) par exemple, les femmes exerçant des métiers techniques ne sont estimées qu’à 12% – sont exclues les fonctions transversales comme le marketing et la communication. Or, si les hommes restent pratiquement les seuls à coder et donc à concevoir le langage numérique, cela favorise la perpétuation de biais genrés dans tout le système d’information digital. C’est ce qui est dénoncé dans la campagne UN Women lancée par l’ONU contre les biais genrés dans l’IA.

 

Si l’on considère la part des diplômé-e-s du BAC S, les filles ont globalement de meilleurs résultats : le taux de réussite est de 92% pour les filles, contre 91% pour les garçons; et en ce qui concerne les mentions bien ou très bien, 37% pour les filles contre 30% pour les garçons. Cependant, selon les données 2017 du Ministère de l’Education nationale, dans l’enseignement supérieur, les filles ne constituent que 25% des effectifs dans les sciences fondamentales et application, alors qu’elles représentent 55% des effectifs de l’enseignement supérieur. Ce chiffre est encore plus bas en informatique où elles ne représentent que 11% des effectifs, selon une étude du centre Hubertine Auclert. La faible présence des femmes dans les orientations STEM (qui regroupent les sciences exactes, les mathématiques, la technologie et l’informatique) n’est donc pas due à des compétences moindres ou différentes, mais plutôt qu’à compétences égales, peu de femmes s’intéressent à ces métiers. Entre autres, le stéréotype d’un univers numérique masculin, dont l’activité consiste à passer ses journées devant un écran, à coder, y est pour beaucoup. 

Cette réalité se retrouve également dans l’entrepreneuriat féminin, qui ne représente que 10% des entreprises innovantes ou de la Tech. Et seulement 9% des développeurs mobile sont des femmes.

Ce chiffre tend cependant à évoluer peu à peu grâce aux politiques menées pour attirer les femmes dans le numérique et leur révéler leur potentiel d’action dans ce secteur. De plus en plus de femmes témoignent de leur parcours et de comment elles se sont imposées dans leur secteur, ce qui peut participer à en inspirer d’autres. 

En conclusion

Le numérique, s’il était initialement un secteur indépendant, est devenu aujourd’hui un secteur transversal qui touche à tous les domaines d’activité. Il est devenu nécessaire à tout le fonctionnement de nos sociétés. Parvenir à une mixité dans le numérique, notamment dans les postes à haute responsabilité, c’est la garantie d’arriver à la parité dans tous les autres secteurs. L’inclusion et la diversité sont deux facteurs nécessaires au dynamisme, à la prospérité et à l’avenir des entreprises, plus représentatives alors des réalités et besoins sociaux. Promouvoir des figures de femmes dans l’univers digital et l’entrepreneuriat, c’est “reformater le disque dur de nos sociétés”, d’après les paroles de la senior data scientist Zinnya Del Villar, et ainsi aider des femmes à prendre courage pour oser innover et se lancer dans des métiers qu’elles ne concevaient pas auparavant !

Sources :

Aurore Desjonquères, Claire de Maricourt, Christophe Michel (Dares), le 04/11/2019, « Data scientists, community managers… et informaticiens : quels sont les métiers du numérique ? », L’économie et la société à l’ère du numérique, Édition 2019, Insee, https://www.insee.fr/fr/statistiques/4126588?sommaire=4238635 [consulté le 08/03/2021]

Vincent Dortet-Bernadet, le 21/12/2017, « La moitié des entreprises signalent des barrières à l’embauche »,  Enquêtes de conjoncture, Insee, https://www.insee.fr/fr/statistiques/3288521 [consulté le 08/03/2021]

Insee Références, le 04/11/2019, « Spécialistes et compétences informatiques dans les entreprises », L’économie et la société à l’ère du numérique, Édition 2019, Insee, https://www.insee.fr/fr/statistiques/4238629?sommaire=4238635&q=difficult%C3%A9s+de+recrutement [consulté le 08/03/2021]

« Le plein boom des métiers du numérique », le 29/01/2020, Secteurs & Entreprises, Pôle Emploi, http://www.emploiparlonsnet.pole-emploi.org/articles/le-plein-boom-des-metiers-du-numerique/#:~:text=Ces%20chiffres%20convergent%20avec%20ceux,%2C2%20%25%20en%202017%20%C2%BB [consulté le 08/03/2021]

Jean-Philippe Vinquant (dir), « Vers l’égalité réelle entre les femmes et les hommes », Chiffres Clés, Édition 2019,  Direction générale de la cohésion sociale (DGCS) – Service des droits des femmes et de l’égalité entre les femmes et les hommes (SDFE), https://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/wp-content/uploads/2019/05/30652-DICOM-CC-2019-essentiel.pdf [consulté le 08/03/2021]

Laure Croiset, le 27/03/2019, « Où sont les femmes dans le secteur de l’intelligence artificielle? », Challenges, https://www.challenges.fr/femmes/ou-sont-les-femmes-dans-l-intelligence-artificielle_650116 [consulté le 08/03/2021]

Lucas Mediavilla, le 04/05/2018, « Forte pénurie de talents en vue d’ici 2030 pour la France », Les Echos Start, https://start.lesechos.fr/travailler-mieux/recrutements-entretiens/forte-penurie-de-talents-en-vue-dici-2030-pour-la-france-1176533 [consulté le 08/03/2021]

HCE (Haut Conseil de l’Egalité entre les femmes et les hommes), Repères statistiques, https://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/pied-de-page/ressources/reperes-statistiques/ [consulté le 08/03/2021]

« L’économie numérique : un marché en plein essor », Escen (Ecole Supérieure de Commerce et d’Economie Numérique), https://www.escen.fr/lecole/le-marche-de-leconomie-numerique/ [consulté le 08/03/2021]

« Donnez-nous des « elles » dans le numérique », Syntec Numérique, https://online.fliphtml5.com/oackg/sjdc/#p=1 [consulté le 08/03/2021]

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