En ce temps de crise sanitaire, l’usage de l’outil informatique s’est révélé inéluctable. Les incontournables acteurs du numérique n’auraient jamais pu imaginer que leur vision et ambition sociétale puissent s’expérimenter à l’échelle mondiale pour cause de pandémie. Durant plusieurs mois, l’ensemble de la population, des organismes privés et publics ont vu leurs démarches et activités régies par l’utilisation du numérique (divertissement, santé, éducation, information).

Une transformation de la société

Nonobstant, la transition numérique n’est pas nouvelle. En effet, historiquement, la véritable entrée dans l’ère numérique est placée dans les années 90 par l’annonce du gouvernement américain de la construction d’autoroutes de l’information et, deux ans plus tard, celle par le G7 de la construction d’une société mondiale de l’information. L’explosion du phénomène internet est renforcée dans les années 2000 par l’apparition des smartphones.

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À ces préludes, le numérique a souvent été vu comme un simple nouveau média émergent à l’instar de la radio et de la télévision. Rapidement, la société s’est rendu compte que l’avènement du numérique allait bien au-delà d’une simple révolution du champ médiatique connu. Elle représentait alors l’émergence de nouveaux types de services et de nouveaux acteurs économiques qui de surcroît mena une transformation et une dynamique qui traversa tous les secteurs de l’économie, c’est une transformation globale d’un point de vue économique et sociétal.

L’année précédente, pour la première fois, le taux de la population se connectant à internet quotidiennement a diminué, en effet, elle est passée de 80% en 2018 à 78% en 2019. Ce recul de deux points n’est pas significatif et s’explique par la stagnation des usages journaliers de l’outil internet. Pour autant, une grande majorité de la population française a une utilisation quotidienne des outils numériques, et le temps passé par jour de navigation numérique augmente d’année en année. En 2020, cette augmentation fut exacerbée par le contexte sanitaire, du 17 au 31 mars 2020, selon Médiamétrie, le temps quotidien de navigation numérique des Français a atteint 2 h 50, soit une augmentation de 36 % par rapport à mars 2019.

Du 17 au 31 mars 2020, le temps quotidien de navigation numérique des Français a atteint 2 heures 50

Médiamétrie

Désormais, le numérique fait partie de notre vie quotidienne, les transformations inhérentes de ce phénomène, d’une perspective globale sont colossales. L’ère du numérique constitue en un certain sens une nouvelle vision et construction de nos sociétés. “Le mode de vie consumériste arrive à son terme et on est en train d’assister à quelque chose de différent : une économie de la contribution qui n’est plus une économie consumériste. Par exemple, le web ne fonctionnerait pas s’il y avait d’un côté des producteurs et de l’autre côté, des consommateurs. Ce qui fait fonctionner le web c’est le fait que tout le monde y contribue de près ou de loin […] et c’est cela qui fait le fonctionnement de ce système” Bernard Stiegler, philosophe, docteur de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, directeur de l’Institut de Recherche et d’Innovation du Centre Georges Pompidou. 

Pour aller plus loin, cet outil a permis l’essor de nouveaux espaces de liberté et un nouveau souffle démocratique. Il permet une universalité et une communication mondiale à la portée de chacun. Il est aussi vecteur d’une homogénéisation des pratiques tant culturelles qu’économiques établies par un nombre indéterminé et illimité de points interconnectés, offrant donc un mode de communication déterritorialisé et sans point central de contrôle. En effet, cette opportunité libertaire se mouvant au sein d’un environnement coercitif s’est mis en évidence lors du printemps arabe, puisque pour de nombreux spécialiste elle a permis, via le darknet, d’enclencher la révolte en Tunisie, épicentre des révolutions qui ont secoué le monde arabe entre 2010 et 2012. Le darknet est aussi, par exemple, un refuge pour la communauté homosexuelle russe et un lieu de transit pour les journalistes comme pour les révélations de WikiLeaks.

Pour le journaliste anglais, Jamie Bartlett, les darknets seront à terme le futur d’Internet à mesure qu’ils vont attirer des utilisateurs soucieux de bénéficier d’une navigation plus sécurisée et d’échapper à la mise au pas d’Internet par les GAFA.

Un impact sur l'emploi

Figure principale du quotidien, l’emploi est également impacté. La digitalisation du monde du travail n’a fait qu’accentuer l’autonomisation des tâches initiées lors de la révolution industrielle. En effet, l’hypothèse selon laquelle la technologie détruirait des emplois tout en n’en créant aucun de nouveaux n’est pas nouvelle. Elle prenait déjà une place prépondérante au 19ème siècle lors de l’apparition, en Angleterre, des machines à tisser dans l’industrie du textile. Au passé comme au présent, l’angoisse à la substitution de l’homme par la machine est omniprésente et alimentée par le nombre important et clair des pertes d’emplois attenantes à l’automatisation des tâches. Dans un même temps, le procédé de création d’emplois et de nouvelles activités reste souvent confidentiel.

Selon l’étude publiée par Willis Towers Watson, 92% des structures professionnelles mondiales auront recours à l’automatisation des tâches d’ici 3 ans. Selon la même étude, l’écosystème professionnel fait l’objet d’une transformation complète : la collaboration et le partage d’information s’améliorent et sont voués à s’accentuer ; les salariés possédant des compétences particulières sont mieux rémunérés ; la flexibilité au travail augmente ; et le travail peut s’effectuer dans d’autres lieux. Le nombre de salariés va globalement diminuer (21% des structures se contraindront à en avoir moins) avec pour autant un nombre de collaborateurs externes plus important (ex:consultants).

A contrario, d’autres travaux de recherches édulcorent ces chiffres. Notamment, un groupe de chercheurs a mené une étude enjoint par l’OCDE, celle-ci a mis en exergue que la part des emplois automatisables s’élève seulement à 9% en moyenne au sein des pays de l’OCDE. Ce résultat s’explique par le choix d’analyser l’automatisation par le prisme des tâches spécifiques attenantes à la pratique du  travail d’une mission contrairement aux usuelles recherches s’attardant uniquement sur l’automatisation intrinsèque de l’emploi. D’autres recherches menées par le Conseil d’orientation pour l’emploi ou France Stratégie usant de la même approche, s’accordent sur les mêmes conclusions. 

À contrepied de la pensée commune imputant la destruction d’emploi à la digitalisation du milieu professionnel, cette dernière est vectrice dans la création d’emploi. Au travers de la publication de son infographie « The career path of the generation Y & Z », l’agence canadienne Wagepoint, spécialisée dans le conseil aux entreprises, rapporte que 65 à 70 % des métiers qu’exerceront les enfants actuellement en classe de maternelle n’existent pas encore. En outre, ces chiffres sont voués à évoluer au rythme des nouvelles technologies, d’autant plus que les innovations liées au digital tendent à s’accentuer avec le temps au regard de celles effectuées depuis le début du 20ème siècle.

La digitalisation des entreprises induit donc à des métamorphoses quant aux compétences attendues concernant les salariés et à l’organisation du travail. Les structures des entreprises sont destinées à tendre vers une horizontalité, une souplesse et une autonomie accrue des salariés. Ces derniers se voient dans l’obligation de perpétuellement se remettre à niveau quant à leurs compétences techniques (hard skills) car le digital est par essence régi par de constantes innovations bouleversant les pratiques usuelles professionnelles.

La transformation de l’environnement du travail implique l’émergence de nouveaux besoins  concernant les entreprises et de nouvelles compétences pour les salariés. En d’autres termes, les entreprises recherchant des salariés amalgamant des compétences dures et des compétences comportementales (Soft Skills) se multiplient.

Un impact sur la formation

En France, plus de treize millions de personnes sont « mal à l’aise » avec Internet, soit 23 % de la population de plus de 18 ans. Les personnes âgées représentent 66 % de celles qui sont les plus éloignées du numérique ; 55 % des plus de 70 ans n’ont pas d’accès à Internet chez eux. Pour autant, cet éloignement face au numérique ne touche pas uniquement les franges d’âge les plus hautes de la population, puisqu’un jeune de moins de 35 ans sur cinq serait également concerné. 

La moitié des non-internautes résident dans des communes de moins de vingt mille habitants, comme Hondschoote. « Ce ne sont pas tant les retraités qui souffrent de l’illectronisme que les quinquagénaires, remarque M. Ryckebusch. Les retraités cherchent à utiliser Internet, ne serait-ce que pour parler à leurs petits-enfants sur Skype. Ils sont moins hostiles, car, souvent, ils y trouvent un vrai intérêt et ont plus de temps libre pour naviguer. Des formations, les gens ne demandent que ça, mais ce n’est pas prévu ». En septembre 2018, M. Mounir Mahjoubi, alors secrétaire d’État chargé du numérique, annonçait que l’État investirait de 75 à 100 millions d’euros « sur plusieurs années » pour former treize millions de Français au numérique, au rythme d’un million et demi de personnes par an. Une goutte d’eau (3).

Une dichotomie évidente apparaît entre les besoins des entreprises du secteur du digital et les lacunes de la formation numérique en France. Il devient alors primordial que cette dernière se développe afin de pouvoir répondre aux besoins du marché de l’emploi et ainsi de faire face aux enjeux de demain. C’est à cela que s’attèle Label École, depuis 2019, en formant des personnes éloignées de l’emploi par le biais de programmes professionnalisant afin qu’elles puissent se réinsérer rapidement au sein du monde du travail, et ceci dans la perspective d’être en mesure de répondre à ses attentes et exigences.

Sources :
1. Enquête sur la diffusion des technologies de l’information et de la communication dans la société française en 201 par l’ARCEP, le CGE et l’Agence du Numérique
2.  Le numérique : une nouvelle ère industrielle. Le Blob dans la série “Le débat et vice-versa” avec Bernard Stiegler et Patrick Bazin
3.  Willis Towers Watson. Becoming digital: Defining and powering digital ambitions in the new work ecosystem. Global findings from the 2019 Pathways to Digital Enablement Survey
4. Arntz, M., T. Gregory et U. Zierahn (2016), « The Risk of Automation for Jobs in OECD Countries : A Comparative Analysis », Documents de travail de l'OCDE sur les questions sociales, l'emploi et les migrations, n° 189, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/5jlz9h56dvq7-en.
5. Bourdu E. et Weil T., 2017, « Numérique et emploi : quel bilan ? » Les Synthèses de La Fabrique, n° 12, mars.
6. « Treize millions de Français en difficulté avec le numérique », Mission société numérique (pilotée par le gouvernement de M. Édouard Philippe)

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