Si les technologies de l’information et de la communication (TIC) sont apparues depuis bientôt deux siècles, avec le télégraphe en 1832 puis le téléphone en 1876, ce n’est qu’en ce siècle, avec la démocratisation et le déploiement mondial d’Internet, qu’elles ont envahi tous les champs de la vie sociale, économique, politique et culturelle. L’organisation et le fonctionnement de nos sociétés et de nos vies personnelles s’en sont trouvés profondément bouleversés. La rapidité de cette transformation a inévitablement conduit à l’exclusion numérique d’une partie de la population n’ayant pas accès aux outils et services numériques, ou n’en ayant pas la maîtrise.

Pourtant, savoir utiliser ces technologies se révèle de plus en plus nécessaire face à l’émergence des nouveaux modes de consommation et de communication et à l’évolution du marché de l’emploi. L’État a ainsi prévu la dématérialisation totale des démarches administratives et fiscales d’ici 2022, dans le cadre d’Action Publique 2022, tandis qu’une grande partie de la population se sent encore éloignée du numérique. La Covid-19 a quant à elle particulièrement mis en lumière les inégalités dues à l’expansion rapide du numérique, beaucoup se trouvant démunis face aux stratégies de communication et d’information adoptées pour répondre à la crise. Il est donc urgent de leur donner les moyens de se saisir de cet outil pour leur vie quotidienne, personnelle et professionnelle.

Comment se manifeste l’illectronisme en France ?

De la même manière que l’illettrisme est handicapant dans une société de l’écrit, l’illectronisme – c’est-à-dire illettrisme électronique – est un véritable problème dans une société du numérique. D’après la Mission Société Numérique, 13 millions de Français se disent aujourd’hui encore éloignés du numérique : ils ne se servent pas ou peu d’internet, et rencontrent des difficultés à manier les différents appareils numériques et services informatiques. Certains en sont même incapables.

Selon l’INSEE (données 2019), l’illectronisme concerne 17 % de la population française ! Une personne sur six n’utilise pas internet, et plus d’un usager sur trois manque de compétences numériques de base. Si la majorité des personnes savent utiliser aujourd’hui un téléphone et en sont équipées, une grande partie rencontre des difficultés dès qu’il s’agit de bureautique : ainsi, 38 % des usagers manquent d’au moins une compétence numérique, et 2 % n’en ont aucune. Une personne sur quatre ne sait pas se renseigner sur Internet, et une sur cinq ne sait pas communiquer par Internet.

A cela, il faut ajouter que 40 % des Français ne sont pas rassurés par l’idée de réaliser des démarches en ligne, et 34 % des habitants des villes moyennes disent ne pas profiter des opportunités offertes par le numérique (Source : Mission Société Numérique). La France accuse donc un retard sur les compétences et les usages du numérique auquel il faut savoir répondre efficacement.

On est confrontés aujourd’hui à une véritable fracture numérique au sein de la société française. Cette fracture n’est pas seulement liée à une difficulté à s’équiper ou à se former, il y a également un problème de regard posé sur l’univers du digital. De nombreuses personnes voient encore comme une contrainte d’utiliser des outils et des services numériques, et manquent d’intérêt pour le digital ou s’en méfient ; elles ont davantage confiance en un contact humain direct.

Il faut donc les aider à déceler les opportunités offertes par le numérique (comme le gain de temps en évitant les déplacements, la facilité d’accès, travailler à distance, trouver un emploi ou une formation, communiquer avec ses proches, effectuer des achats, etc.) en le rendant plus transparent et accessible. Il y a un risque avéré d’exclusion à plusieurs niveaux : les études, le marché du travail, le lien social, la consommation, l’administration, etc. De nombreux métiers se digitalisent et les personnes ont besoin d’être formées.

Qui est concerné par la fracture numérique ?

Certaines personnes sont potentiellement plus exposées au risque d’exclusion numérique. Si l’on regarde aux chiffres nationaux, plusieurs facteurs entrent en jeu et peuvent expliquer un risque accru d’éloignement au numérique :

Des facteurs territoriaux :

50 % des exclus du numérique (volontaires ou non) vivent en ruralité, dans des communes de moins de 20 000 habitants, peu ou mal équipées en TIC. Les DOM sont également particulièrement affectés par le défaut d’équipement.

L’âge des personnes et leur situation familiale :

On observe que 66 % des non-internautes sont des personnes de plus de 65 ans, qui ont vécu sans le numérique une grande partie de leur vie et n’y ont pas été formés. Et, en ce qui concerne les plus jeunes, 17 % des 12-17 ans ont du mal à utiliser un ordinateur (bien qu’ils sachent utiliser un téléphone portable) et seulement un quart d’entre eux a conscience des enjeux liés à la protection des données personnelles, leur propre famille se trouvant démunie face à ces TIC.

L’éducation et les revenus :

34% des personnes sans diplôme et issues d’un milieu modeste ne savent pas se servir des outils numériques ou s’en tiennent éloignées, contre 3% des diplômés du supérieur. En ce qui concernent les enjeux de parité, seuls 23% des salariés dans les métiers du numérique sont des femmes (selon l’INSEE)

Certains profils sont donc particulièrement visés par les politiques d’inclusion numérique : les personnes illettrées ou analphabètes, les étrangers ne maîtrisant pas la langue française, les personnes en situation de handicap, les personnes en ruralité, les personnes âgées, les familles monoparentales ou à faibles revenus, les femmes, les jeunes en difficulté sociale, les autoentrepreneurs, mais aussi les travailleurs sociaux et les agents des MSAP (Maisons de Services Au Public) qui doivent accueillir des personnes et les accompagner dans leurs démarches sur Internet.

Tous ces profils ont besoin d’un accompagnement spécifique adapté à leurs besoins particuliers (certains ont besoin d’être accompagnés, d’autres renseignés, d’autres équipés, d’autres formés, etc.). Certaines personnes sont davantage exposées à des difficultés d’usage tandis que d’autres le sont à des difficultés d’accès au numérique.

Il est à noter cependant que 76 % des Français sont prêts à adopter de nouvelles technologies et 48 % des personnes à faibles revenus désirent être formées à l’utilisation du numérique (Source : mission Société numérique). L’attractivité du numérique est croissante, et il va sans dire que la crise sanitaire y a contribué, puisqu’elle a confronté des personnes de plein fouet à leur vulnérabilité numérique.

Quelle solutions nationales pour une société plus inclusive ?

Pour rattraper le retard national, l’État, en collaboration avec les collectivités nationales et les acteurs de l’inclusion numérique, a mis en œuvre un Plan de relance et plusieurs moyens pour faciliter l’inclusion numérique. Beaucoup sont encore insuffisamment connus du grand public.

Le Plan de relance a été pensé autour de trois axes principaux :

  • former et équiper des aidants (travailleurs sociaux, agents du service public, agents du secteur de la solidarité, bénévoles, etc.) pour accompagner les personnes qui ne peuvent pas ou ne veulent pas devenir autonomes avec les outils numériques ;
  • proposer aux personnes des services de formation gratuits à proximité de chez elles, et multiplier les lieux proposant ces services (les espaces publics numériques, France services, tiers-lieux, bibliothèques, centres sociaux, etc.)
  • agir au niveau des collectivités territoriales, en les soutenant dans la mise en œuvre d’actions adaptées aux besoins spécifiques de leurs habitants.

Parmi les stratégies d’inclusion mises en place par les différents acteurs, on retrouve :

  • Le Pass Numérique, déployé depuis l’automne 2018 partout en France : il s’agit de chèques papier, semblables à des titres-restaurants, destinés à des personnes en difficulté face au numérique, qui leur donnent accès à des services d’accompagnement numérique dans des lieux labellisés. Plus de 2 millions de pass ont ainsi été créés pour accompagner 600 000 personnes par an. 
  • La Grande École du Numérique, depuis 2015, a réuni un réseau de plus de 400 formations pensées pour l’insertion professionnelle dans les métiers du numérique.
  • Aidant connect est un service public numérique destiné aux aidants particuliers et professionnels souhaitant accompagner les usagers dans leurs démarches administratives en ligne. 13 territoires l’expérimentent actuellement et contribuent à son amélioration, notamment en sécurisant juridiquement les aidants professionnels dans leur activité.
  • Des « hubs France connectée » équipent les structures locales et accompagnent les collectivités territoriales qui œuvrent au quotidien auprès des citoyens les plus éloignés du numérique. 11 hubs ont émergé sur 67 départements.
  • Des lieux de médiation numérique assistent les personnes dans les différentes approches du numérique (démarches administratives, achats en ligne, informations, e-learning, formations certifiantes, protection des données, etc.). Il y en a 10 000 en France.
  • Les Tiers lieux sont des espaces de travail partagés et collaboratifs (coworking, fablab, pépinière, incubateur, makerspace, hackerspace, etc.), hors du domicile ou de l’entreprise Ils participent à la redynamisation des territoires urbains ou ruraux. L’État soutient actuellement 170 tiers-lieux « Fabriques de Territoires » et prévoit d’augmenter ce nombre à 300, en particulier dans les petites et moyennes villes et les quartiers prioritaires. On compte 1800 tiers-lieux en France.

De nombreuses initiatives existent également pour stimuler l’intérêt du numérique pour les femmes (La Grande École du Numérique, Femmes numérique, etc.) et augmenter la parité dans ce secteur.

Et le mouvement Emmaüs dans tout ça ?

Le mouvement Emmaüs s’est engagé depuis une dizaine d’années contre l’exclusion numérique, et considère la formation et l’accompagnement numériques comme un levier d’insertion sociale et professionnelle. Plus qu’un frein, le numérique est pour le mouvement un accélérateur de (ré)insertion professionnelle. Au sein du mouvement, plusieurs associations, coopératives et groupements de solidarité sont spécifiquement orientés vers l’inclusion numérique.

En 2010, Emmaüs Défi, un laboratoire d’innovations sociales qui lutte contre l’exclusion, a lancé le programme « Connexions solidaires », pour permettre un accès durable aux télécommunications pour les plus démunis dans un espace solidaire dédié. Il propose ainsi des offres et des équipements à tarifs solidaires, et met en place un service de conseil personnalisé et des ateliers pédagogiques.

Depuis 2013, l’association Emmaüs Connect agit sur le terrain pour favoriser l’inclusion numérique des personnes en situation de précarité. Elle met à leur disposition du matériel numérique et une connexion Internet, conçoit des ressources pédagogiques et propose des ateliers pour les initier aux services numériques essentiel. Elle développe également des formations, des cartographies et des outils d’évaluation pour les acteurs sociaux et les opérateurs de services publics.

WeTechCare est la start-up sociale lancée par Emmaüs Connect et Google en 2016, qui œuvre pour démocratiser le numérique et en faire un levier de développement individuel et collectif en France et en Belgique. Pour cela, elle facilite l’information, la mise en action et l’animation de communautés d’acteurs de l’inclusion numérique.

La coopérative Label Emmaüs, lancée en 2016 également, s’est engagée dans la formation aux métiers du numérique. Elle forme des compagnons Emmaüs, des salariés en parcours d’insertion et des personnes éloignées de l’emploi vers des domaines professionnels en tension, liés à la logistique et au numérique. Label École par Label Emmaüs existe depuis 2019 et s’occupe spécifiquement de la formation et l’inclusion professionnelle des personnes peu ou pas diplômées par le digital, et plus particulièrement dans le e-commerce. Pour cela, nous sommes en relation directe avec les acteurs de l’emploi et de l’insertion, comme Pôle Emploi ou les Missions Locales, et nous développons un incubateur et une agence pour accompagner plus durablement les personnes vers l’emploi.

En conclusion

Le numérique offre de nos jours des opportunités uniques de développement social, économique et humain : gain de temps, réduction des distances, gain d’argent, accès à l’information, communication, etc. Mais tous ne sont pas égaux face à ces opportunités et le numérique est devenu un facteur d’accroissement d’inégalités sociales déjà existantes. Les personnes les plus âgées, les moins diplômées, celles aux revenus modestes, celles vivant seules ou en couple sans enfant ou encore résidant dans les DOM sont particulièrement touchées par le manque d’équipement et de compétences.

Comme nous l’avons vu, des mesures ont été lancées depuis quelques années par des organismes privés et publics et par les acteurs de la solidarité pour faciliter l’inclusion numérique des personnes exclues ou éloignées du numérique. Elles participent à faire du numérique un levier de développement économique et d’inclusion sociale et professionnelle. Cependant, elles sont encore insuffisamment connues du grand public et c’est sur ce point que les acteurs sociaux et locaux ont un grand rôle à jouer d’orientation et d’accompagnement.

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